L’aérodortoir

Publié le par A_A

Pointe-à-Pitre, aéroport international de Guadeloupe, février 1997.

Arrivés plus d’une heure et demi avant l’heure d’embarquement prévue à 18h, nous nous dirigeons vers les comptoirs d’enregistrement à destination de Paris-Orly. 

Là, se tient déjà un début de foule. Une cinquantaine de passagers aux gestes agités, des visages tendus, des mains crispées, des corps désorientés. Un chahut ambiant s’élève et s’installe, se densifiant à mesure du temps qui s’écoule. L’atmosphère où règne la confusion générale devient bientôt inaudible. Seules les voix les plus stridentes parviennent à percer un tel tapage. L’écho, en traitre fidèle, colporte la scène à l’horizon. 

Le verdict est tombé : le vol est annulé. Trois cent cinquantes passagers sont immobilisés dans l’attente. Une attente prolongée, à durée indéterminée.

Il y a ceux qui se résignent à la situation, qui acceptent , et puis ceux qui refusent et s’agitent toujours davantage par va-et-viens incessants, presque compulsifs. Finalement, impuissants, ils retombent bientôt à plat au bout d’une heure ou deux. Le temps a eu raison de leur hargne. L'irritation et la nervosité qui avait gagné la totalité des passagers, laisse place, après quelques heures supplémentaires, à la patience. 

Le temps et son effet anesthésiant a finalement raison de tout et de tous.


Puis, finalement, avec la nuit c'est la vie qui reprend. 

La première initiative entraine la suivante et chacun se lève l’œil aux aguets. Car, avec le sommeil, la chasse au confort a commencé. On s’agite, on cherche, on se démène.

Certains objets deviennent très prisés. C'est le cas des tapis roulants aux comptoirs d’enregistrement. Face à la pénurie imminente, d’autres accessoires arrivent en second choix. 

Ainsi, à une heure du matin, tous les passagers deviennent des sortes de disciples Duchampien cherchant « une nouvelle idée pour chaque objet ». A chacun son choix, à chacun son couchage. 

Face à la nécessité, un nouveau regard est né. Les objets et les espaces sont réappropriés.

L’effervescence disparait ensuite. 

Les corps las étendus jonchent le sol de l’aéroport et recouvrent ses équipements.

Sévère, glacial, distant et insensible, il semble inébranlable de rigidité demeurant stoïque et impassible face à la scène qui se déroule en son sein.

Pourtant, lorsque l’épisode se termine (embarquement à 6h du matin après plus de 12 heures d’attente), et qu’alors tout reprend son cours, une étrange sensation s’installe. Un sentiment contradictoire. L'impression que malgré son caractère austère et impersonnel, par ces instants de vie qui lui ont été cédés, l'aéroport paraît plus familier. Par ces heures emprisonnées et dérobées, il laisse chez chacun de nous, une trace.

Meryl Ilary 

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